Des êtres chers : Mon oncle Sid’Ahmed

mar, 02/05/2019 - 13:20

Il  n’était ni grand de taille, ni lourd de poids, mais d’une grandeur d’âme qui défie toutes les dimensions, et toutes

les masses. Ceux qui ont retenu ces deux éléments comme critères de sélection des hommes de qualité, tout en s’apercevant de la vanité de leur choix, ne manqueront pas de sentir que les tailles en sa présence, ont tendance à se rapetisser, et les corps à se vider de leur contenu pour n’être plus que des coquilles vides.

Ce que l’entendement ne pourrait ni concevoir, ni admettre, c’est qu’il est le premier à être gêné par un tel état de chose. On l’aurait consulté qu’il aurait volontiers été le premier à faire savoir son souhait de renverser, et à son détriment les rapports en faveur des autres, pour qu’ils ne se sentent pas lésés par sa qualité naturelle de s’imposer.

Il avait très tôt tourné le dos aux honneurs et aux oripeaux de la vie matérielle pour se consacrer à l’application stricte de l’adage : « travaille pour la vie ici-bas comme si tu vivras toujours et pour l’au-delà comme si demain sera ton jour. »

« اعمل لدنياك كانك تعيش ابدا وعمل لاخرتك كانك تموت غدا » Il n’est pas rare que ceux qui ne le connaissent qu’à travers sa notoriété, et qui poussés par un besoin ou un autre lui rendent visite chez –lui le trouvent tantôt assis tantôt étendu sur une peau de mouton tannée tout prêt de la porte d’entrée, le prennent pour le gardien de la maison, qui n’en a jamais possédé un.

Là aussi un autre adage qu’il répétait souvent nous relève un autre aspect de l’ascétisme de cet homme qui guettait dans ses moindres faits et gestes l’assentiment de son créateur. « Comporte-toi dans la vie comme un hôte de passage, ou comme un voyageur en situation de transit. » « كن في الدنيا كانك غريب او عابر سبيل »

A son lieu de travail rien ne le distinguait aux yeux du profane, des dizaines d’employés de bureau, d’ouvriers, (chauffeurs mécaniciens, maçons, électriciens d’autos et bâtiments) qu’il employait à plein temps, et avec lesquels le liait une solidarité à la fois humaine, et collégiale qui le poussait à faire à leur place le gros du travail. Là aussi il faisait montre de son attachement à suivre l’exemple du prophète (psl) dans sa conduite avec ses compagnons (qu’Allah les agrée).

Son charisme et son sens inné des affaires le préparaient pourtant à rivaliser avec les plus grandes fortunes du pays, seulement il a décidé de vivre à la sueur de son front, et à la force de ses bras. Quant à l’éventualité de finir influent possesseur des détritus éphémères de la vie d’ici-bas, il a préféré vivre dans l’abstinence, et la piété en appliquant dans toute leur rigueur les préceptes de l’Islam.

Il mourût comme il a vécu le sourire aux lèvres, sans plainte, ni geignement, malgré la souffrance et les douleurs d’un mal qui l’a rongé en silence des années durant. Ceux qui l’avaient connu n’oublieront jamais son visage à la beauté juvénile, et son corps d’adolescent toujours alerte qu’il a su prémunir à coups de privations volontaires contre les désirs et les tentations de toutes sortes.

Résilient devant les chocs, cet homme tanné par le soleil et l’effort, et formé à la dure école de la vie, avait il y’a belles lurettes mis de côté tout le nécessaire indispensable à ses obsèques. Constamment prêt pour le grand départ, son testament qu’il portait toujours sur lui ne le quittait jamais.

Une grosse dalle sur laquelle il avait lui-même écrit, « ci-git le pauvre esclave qui espère être englobé par la clémence de son maître », suivie de son nom complet, se tenait sous l’escalier, prête à servir. Et il gardait soigneusement rangés dans un coin de son coffre-fort, le linceul, le parfum, le coton, le savon, le cinnamome, etc.

Mais même à bout de force dans le combat qu’il a mené à armes inégales contre la mort, sa foi en ALLAH restait inébranlable, et tel un capitaine de bateau qui coule, elle fut le dernier éclat à avoir abandonné son regard avant qu’il ne s’éteigne pour toujours.

Connu et respecté depuis toujours du club des fortunes locales qu’il évite pourtant de fréquenter malgré des parentés proches le liants à certains membres de cette prestigieuse institution, et des vieilles amitiés qui datent parfois de l’enfance le liant à certains autres.

Les rares fois où il fut obligé de faire acte de présence dans ce haut lieu de la pécune, étaient pour lui des véritables moments de supplices, au point de donner dans sa hâte de vider le plancher, l’impression d’avoir à ses trousses la peste et le choléra.

Il compensait l’inconvénient de se sentir déplacer chez les amateurs de l’oseille, par l’avantage qu’il trouve dans la compagnie désintéressée des humbles, surtout d’un quatuor de vieux amis, dont trois habitaient en permanence chez-lui, et le quatrième, un gardien d’édifices publics les rejoignait immanquablement au déjeuner.

Les trois autres, un mendiant, qui s’imposait comme le chef de la horde des quémandeurs qui tenait dans les années 90 le haut du pavé entre les Ets MAOA, et la SOMAREM.

C’était un fin narrateur d’anecdotes, qui pimentait toujours ses saillies de détails croustillants. Le second, un fou de la métrique, et de la versification, passait lui ses journées à se dandiner de gauche à droite en fredonnant des vers qui font involontairement virevolter d’intempérance les mèches bouclées de sa longue chevelure qu’il arrangeait à la Yacoub Ould Cheick Sidiya. Il se veut incontournable pour qui veut savoir qui à dit quoi, et pour qui, en poésie, et dans quelle conjoncture, et à quelle fin, il l’a dit.

Le troisième notre maître coranique, était un saint homme qui connaît comme personne, les manuels des grands maîtres tels Ibn Berrioune, et Taleb Abdullah, sur les meilleures techniques de récitation, de prononciation, de ponctuation, d’orthographe, et un bout sur pas mal d’autres auteurs qui ont rédigé dans l’art de vulgarisation du livre saint.

Le quatrième, le gardien des édifices publics, était quant à lui éprouvé aux sciences des trois premiers auxquelles il cumulait les qualités guerrières du tireur d’élite, du méhariste exercé, et du cavalier émérite qu’aucune monture ne pourrait désarçonner fut elle un mustang.

Combien de fois l’ai-je vu monter et démonter des fusils imaginaires, rien que pour le plaisir de nous initier à cet art, en nous apprenant le nom et la fonction de chaque pièce, ainsi que les différents cris pour faire détaler de sa cachette tel ou tel gibier. Je leur connais un autre ami, qui répondait au nom de Hamadi. Mais celui-là ne venait qu’une fois tous les mois avec ses effets de coiffeur emballés soigneusement dans une vieille serviette. Sa mission consistait à tondre tous les crânes présents.

Parmi les vertus de sa tondeuse, il citait souvent celle de vous faire perdre pour un temps la mauvaise habitude de vous faire dresser à chaque nouvelle émotion les cheveux sur la tête.

Leur compagnie était pour moi une source intarissable de savoir et de nouvelles découvertes. J’assistais tout yeux et tout oreilles, à leurs captivants débats, où l’espace d’un thé chacun caressait en cachette le rêve insensé de tenir, ne serait ce qu’une seule fois dans la vie la dragée haute aux autres.

Un jour, il y’a bien longtemps de cela, il me surveillait de loin, alors que je faisais la queue dans l’une de ces interminables files qui se formaient jadis devant les guichets de la BMCI, au temps où celle-ci était le seul opérateur privé de la place.

Parfois ces files s’étendaient telles des tentacules de pieuvre aux couloirs extérieurs de l’immeuble, et parfois même plus loin. Le chèque d’un peu moins d’une dizaine de millions, objet de ce pied de grue, bien qu’il lui appartienne en entier, était émis à mon nom.

Cette procédure de routine que nous avons adopté d’un commun accord, nous arrangeait bien tous les deux. A lui qui refuse toute transaction bancaire, de quelle nature qu’elle soit, elle permettait de préserver propre sa ligne de conduite, et à moi qui cours toujours derrière ma bonne étoile, elle donnait, l’espace de quelques instants l’agréable illusion d’être enfin millionnaire.

Un zigoto qui le prit pour un mendiant, sortit de sa poche une liasse de billets de banque, fait des grands gestes dans sa direction, et finit par choisir dans le tas un billet de deux cents ouguiyas qu’il agite devant l’assistance dans un va et vient de son bras comme pour lui signifier d’approcher.

Quand il ne fut plus qu’à quelques pas de lui, le zigoto fit tourner dans un mouvement giratoire sa main qui tenait le billet plusieurs fois autour de sa tête, avant qu’il ne consente en définitive de changer de main.

Sachant à quoi s’en tenir le nouveau maître du billet avant de se confondre en remerciements, prit tout de même le temps de mettre son aubaine à l’abri des regards indiscrets. Voyant ma mine refrognée, il enfonce en souriant son index dans ma narine, tout en s’éloignant à pas rapides, laissant derrière lui une assistance médusée par son geste.

Un homme, cette fois un vrai aux épaules larges de rugbyman vêtu à l’européenne, distribuait des enveloppes à des indigents s’approchait de lui, et au lieu de lui en donner une le dévisage un bref instant avant de lui donner l’accolade, et l’entraîner hors de notre vue.

L’instant d’après j’entendis quelqu’un m’appelait par mon nom, et une femme me prie de la suivre, j’obtempère pour me retrouver dans le bureau de Sidi Med Abbas, où devant mon compagnon l’honorable banquier se tenait en extase, comme l’aurait fait le diamantaire qu’il était devant une améthyste.

Quand plus tard il nous raccompagnait, Abbas assurait mon compagnon que sa banque et lui sont à son entière disposition. Mais ce qu’Abbas ne saurait jamais c’est l’horreur viscérale que porte son interlocuteur pour les banques, et les prêts sous certaines conditions.

Une autre fois nous rendîmes visite à son vieil ami, Najib Ennebhani l’ancien propriétaire de l’immeuble, qui abrite l’actuel siège de la BCI. Nous le trouvions sur le pas de la porte de son magasin en discussion animée avec un important client dont l’accoutrement, la grosse cylindrée allemande, et le timbre autoritaire de la voix concouraient à faire croire que cet homme là n’est pas n’importe qui.

Lorsque le vieil syrien posait son unique œil – parce que l’autre était d’une substance synthétique -sur notre vieille Peugeot, il accourut à nous aussi vite que le lui permettait sa corpulence, laissant là planté son interlocuteur qui avait mal pris la chose, et le laissait vertement entendre à son fournisseur.

Ce dernier qui avait déjà vu des vertes et des pas mûres n’eut aucune peine à remettre son client à sa place, en lui disant : « ne te fie pas aux apparences, elles sont parfois trompeuses, j’étais déjà débiteur chez monsieur, alors que ta bouche était encore incapable de retrouver seule le chemin qui mène au mamelon de ta mère. »

Autant que le temps, l’espace me manque pour vous entretenir de cette pièce détachée pour gros camions qu’il avait décidé de supprimer chaque fois qu’elle s’avère être la cause de panne de l’un de ses véhicules.

Cette décision il l’avait prise le jour malencontreux où il avait oublié d’emporter de l’argent liquide. Il rentrait dans un grand magasin de vente de pièces détachées appartenant à une vieille connaissance, acquérait la pièce en question, mais arrivé au niveau de la caisse il se rendit compte qu’il n’a pas d’argent liquide sur lui s’ouvrit de son problème au maître des lieux, qui lui rétorque qu’il dirige un établissement à caractère commercial, et non une entreprise de bonnes œuvres.

Ely-Salem Ould Abd-Daim