Troisième mandat: Un vrai-faux débat ?

dim, 09/30/2018 - 00:59

Depuis la dernière conférence de presse du président de la République, tenue le jeudi 20 Septembre, les spéculations sur le troisième mandat sont allées crescendo. Si, pour certains, le débat est clos depuis bien longtemps – l’intéressé ayant, maintes fois, répété qu’il ne ferait pas modifier la Constitution pour briguer un troisième mandat – pour d’autres, le doute persiste sur ses véritables intentions concernant un pouvoir qu’il doit quitter en 2019.

La position réitérée du Président se conforme, de fait et non seulement, à la loi fondamentale du pays, notamment en son  article 26 qui  limite le nombre de mandats présidentiel à deux, mais, aussi, au serment qu’il a prêté. Le débat ne devrait donc pas se poser, dans la mesure où le texte qui régit le fonctionnement de nos institutions règle le problème. Pourquoi les Mauritaniens se focalisent-ils donc tant sur cette question, alors que tout le monde sait que tenter de modifier ledit article serait parjure sur lequel l’islam a statué sans détour ?

 

Rien de mieux ?

Questions subsidiaires : pourquoi cette histoire de troisième mandat cristallise-t-elle le débat de la présidentielle de 2019 ? Pourquoi les Mauritaniens n’accordent-ils pas le bénéfice du doute à leur président qui est même allé jusqu’à criminaliser les coups d’État ? Pousser le bouchon jusqu’à faire modifier la Constitution n’en serait-il pas une forme ? Rentré brutalement dans l’histoire, un certain 5 Août 2005, saborderait-il tout le gain qu’il a pu accumuler depuis ? Pourquoi le suspecter de vouloir renier tous ses efforts à enjoliver son parcours ?

Ceux qui soutiennent qu’il mijote un troisième mandat évoquent ses propos embarrassés. Et, certes, son discours à ce sujet prête à équivoque. Chaque fois qu’on l’évoque, il se braque et se met même mal à l’aise. Tout en répétant qu’il ne toucherait pas à la Constitution, le voilà à restreindre sa réponse, en  disant qu’il soutiendra le candidat de son choix et qu’il ne quittera pas le pays à la fin de son mandat, hypothèse au demeurant jamais avancée. Lors de la campagne électorale, il a encore ajouté au flou, d’abord en s’impliquant fortement et en réclamant une majorité « écrasante », pour son parti l’UPR dont la redynamisation  n’aurait servi à rien, sans le coup de pouce de son mentor, mais, surtout, en laissant entendre que le Parlement, où l’UPR est majoritaire, peut voter n’importe quel texte qu’il  estime approprié. De quoi laisser libre cours à toutes les supputations. L’opposition parle de « propos ambigus », ce qui a poussé certains de ses membres à évoquer un congrès convoqué à l’initiative, non pas du Président mais du Parlement. Un parlement que certains n’hésiteraient pas à mettre à profit pour  pousser Ould Abdel Aziz à rester au pouvoir, après 2019. Mais les députés accepteraient-ils de s’aventurer sur ce chantier ?

 

Construire de vrais projets

Au final, l’opposition dite démocratique gagnerait plus à se focaliser sur sa réorganisation qu’à spéculer sur les intentions du président de la République. Elle doit se préparer pour l’échéance cruciale de la présidentielle. Le troisième mandat ne constitue un programme de campagne pour personne. Plutôt que de se vanter de mettre, à chaque fois, le pouvoir dans une position inconfortable, lors des élections, l’opposition serait bien inspirée de se fondre dans un front uni et de se départir des stratégies individuelles. Les élections municipales, régionales et législatives ont révélé l’émiettement de l’arène politique et démontré combien sont périlleuses les aventures individuelles. Pis, celles-ci ont à ce point décrédibilisé la politique que les Mauritaniens ne croient presque plus à ses leaders. L’argent, le mensonge, la pression et le détournement de la volonté des citoyens ont fini par l’enlaidir. Combien de citoyens n’hésitent plus à reconnaître qu’ils ne vont vers tel ou tel que pour obtenir un peu d’argent mais pas forcément pour voter en sa faveur, parce qu’« il ne fera, de toute façon, rien pour nous après le scrutin ». Devenus cyniques, les Mauritaniens…Et, pour cause, tant d’acteurs politiques ont manqué de sérieux dans un exercice qui en exige pourtant énormément… Comme les ONG, les partis ont poussé comme des champignons. Comme nous le disait un avocat de la place, « chacun veut être appelé président, alors qu’il est incapable, hélas, de remplir la moindre salle de militants ou de sympathisants », comme on a pu le constater, avec leur peine, pour ne pas dire impossibilité, à seulement concocter des listes candidates aux dernières élections.

Partis-fantômes

Le cynisme de nos concitoyens  ne peut s’expliquer que par l’absence  d’un véritable travail politique sur le terrain, des rencontres avec la base. Très rares sont, effet, les partis qui disposent, aujourd’hui, de structures de proximité en ce sens. Celles qui en tiennent lieu, souvent issus des partis au pouvoir, ne sont opérationnelles que le temps d’une campagne électorale ou d’une campagne de réimplantation. Les écoles politiques ont quasiment disparu. Les idéologies seraient-elles toutes mortes ? Seules les Forces Progressistes du changement (FPC) que président Samba Thiam font exception. Elles abattent un important travail de formation, via des sessions  et débats, au profit des militants et sympathisants  de ce parti… non reconnu par le ministère de l’Intérieur.

Ici à Nouakchott, beaucoup de leaders de partis politiques et de leurs cadres  ne connaissent pas ou prou nombre de quartiers de la ville. Pour s’y rendre, ils ont besoin d’être guidés par téléphone. À l’intérieur du pays, seul un petit nombre est connu des citoyens. Ordinairement, juste le président du parti ; pas en personne mais simplement son nom.

C’est dire tout le chemin que nos partis politiques ont encore à accomplir. S’ils ne veulent pas rater l’alternance de 2019, ils doivent vite se  mettre  au travail, remettre en cause la  stratégie qu’ils ont adoptée jusqu’ici. C’est non seulement leur salut  et mais, aussi et surtout, celui de notre démocratie.

DL

 

Le Calame