Entretien avec M. Cheikh Sid’Ahmed Babamine, ancien président de la CENI, membre du pôle des personnalités indépendantes du FNDU

jeu, 04/19/2018 - 15:22

Des négociations secrètes se sont apparemment déroulées pendant plusieurs mois entre des représentants de la majorité et deux membres du FNDU en prélude à un dialogue national. Mais elles ont échoué. Etes-vous au courant de ces tractations ? Et sur quoi ont-elles achoppé ? 

Cheikh Sid’Ahmed Babamine: Les instances dirigeantes du FNDU ont chargé son Président Mohamed Ould Maouloud de fournir aux médias et à l'opinion publique les informations nécessaires relatives à ces contacts et aux résultats auxquels ils ont abouti, ce que je crois savoir qu'il a effectivement fait devant la presse hier (dimanche 15 avril) au siège de son parti. 

Il y a quelques jours, la commission de suivi du dialogue 2016 a proposé, comme date, le mois d’octobre pour les prochaines élections locales et le gouvernement a adopté un projet de loi pour la désignation des membres de la CENI. A en croire certaines déclarations, l’opposition pourrait, cette fois-ci, y prendre part, même sans aucun accord préalable avec le pouvoir. S’agit-il d’info ou d’intox ? Que pensez-vous de la préparation voire de la gestion du processus électoral ? 

La date des prochaines échéances législatives et municipales est déjà légalement cadrée par la fin des mandats des députés et des conseils municipaux actuels, élus en novembre et décembre 2013. La proposition de la commission de suivi du fameux dialogue dont vous parlez est donc sans objet 

S’agissant de la participation de l’opposition à ces élections, même si aucune mesure nouvelle de nature à leur garantir plus de transparence et d’équité n’a été introduite à ce jour, il me semble que la question ne devrait plus se poser et que votre information relative à ce sujet est plutôt crédible.

En ce qui concerne la préparation et la gestion des trois échéances en perspective, je considère qu’on est largement en retard. Au delà des garanties de transparence indispensables que l’opposition continue de réclamer, les dispositions préélectorales et en particulier la mise en place de la nouvelle CENI accusent un retard forcément préjudiciable au recrutement et à la formation des personnels ainsi qu’ à la conduite des opérations de révisions des listes ou de recensement à vocation électorale indispensables pour l’établissement du fichier électoral. A cet égard, il faut le rappeler, la dernière version de ce registre, qui ne renferme qu’un peu plus de 1.300.000 électeurs, continue d’occulter plus du tiers de l’électorat national potentiel.

Qu’est-ce qui, à votre avis peut justifier la décision de l’opposition de participer aux prochaines élections ? Dispose-t-elle de moyens pour s’engager dans la bataille, et quelles chances elle pourrait avoir face à la majorité présidentielle ? 

A mon avis, et pour peu qu’elle sache tirer des leçons de son histoire électorale récente, rien ne justifierait une éventuelle décision de l’opposition de ne pas participer à ces élections.

Le boycott des municipales et législatives de 2013, au lieu d’ être perçu par le pouvoir comme un grand sacrifice consenti par cette opposition sur l’autel des exigences de l’Etat de droit et de l’ équité électorale, n’aura, au contraire, que davantage pénalisé et fragilisé ces formations politiques dont l’absence durant ces cinq derniers années au sein du parlement et des conseils municipaux a considérablement favorisé le recul de la démocratie dans notre pays, déjà mise à mal par la nature absolutiste du pouvoir actuel. 

D’ailleurs ce dernier et tous ceux qui gravitent autour de lui ne souhaitent pas mieux, aujourd’hui encore, qu’un nouveau boycott de l’opposition qui leur permettrait de continuer à accaparer ces institutions tout en accusant cyniquement leurs adversaires d’avoir peur du verdict des urnes.

S’agissant des moyens ou des chances dont dispose l’opposition face à la majorité présidentielle, je crois que si les règles du jeu étaient observées par le pouvoir et que la future instance indépendante chargée d’organiser ces scrutins était capable de faire respecter le droit et les procédures électorales, cette opposition serait parfaitement à même de drainer la majorité des suffrages de nos concitoyens dont le rejet du pouvoir en place a été amplement démontré lors du dernier et anticonstitutionnel référendum du 5 Août 2017.

Dans la pire des hypothèses, je suis convaincu qu’elle s’en sortira avec un nombre de sièges respectable tant au niveau du futur parlement qu’à celui des conseils régionaux et municipaux 

Dans la perspective de la présidentielle de 2019, le FNDU est à la recherche d’une coalition électorale qui pourrait se traduire par la désignation d’un candidat unique, avec un programme de gouvernement commun. Une stratégie qui ne fait pas l’unanimité au sein du FNDU. Certains la qualifient d’« utopique ». Partagez-vous ce scepticisme ? 

Même si ce sont d’abord les législatives, municipales et régionales que le FNDU doit se préparer à briguer dans les tout prochains mois, l’échéance fatidique des élections présidentielles de 2019 se trouve déjà au centre de ses préoccupations. 

Sans être utopique, le regroupement des différents segments de l’opposition autour d’un programme commun, pour affronter le futur candidat du pouvoir, se heurte, parfois, à des divergences liées à la nature spécifique des programmes politiques de ses composantes. Je crois savoir néanmoins que la volonté politique existe et que des pas positifs sont déjà accomplis sur le chemin de cette stratégie unitaire. 

Dans la perspective justement de ces élections, la campagne de réimplantation de l’UPR bat son plein. On évoque déjà le chiffre de 800 mille adhérents. Que vous inspire la décision du président de la République, qui voudrait, à un an de la fin de son 2e et dernier mandats, redynamiser ce parti qu’il a créé depuis 2009 ? 

Cette attitude m’inspire un double sentiment de confusion et de déception. Je me dois en effet de vous confesser que je fais partie d’une minorité de gens qui ont toujours préféré croire qu’après dix longues et douloureuses années d’exercice d’un pouvoir autocratique, aussi contestable que contesté, où la tension politique n’a jamais baissé, le Président Mohamed Ould Abdel Aziz allait enfin saisir l’occasion de la fin du dernier mandat que la constitution autorise pour améliorer sa relation avec ses adversaires politiques et créer les conditions qui lui permettent de passer la main dans un climat le plus apaisé possible.

Surtout que l’occasion lui en est donnée à travers les élections législatives et municipales de l’automne prochain. En effet, une organisation de ces scrutins dans la transparence et l’équité avec la participation de tous, grâce aux corrections qu’il aurait pu et peut encore décider d’apporter aux dysfonctionnements des différentes institutions électorales, administratives et judiciaires chargées de la gestion et de l’arbitrage des processus électoraux aurait largement contribué à ramener l’indispensable dose de confiance qui manque à notre scène politique et à préparer le terrain propice à une alternance apaisée à la faveur du scrutin présidentiel de 2019.

Mais quelle n’a pas été, au contraire, notre grande surprise, quand il y a quelques semaines, le Président MOAA prenait la décision de créer une commission ad hoc, triée sur le volet de ses plus fideles lieutenants parmi les membres du gouvernement et autres hauts fonctionnaires, pour superviser une campagne de redynamisation et d’adhésions à l’UPR.

Sur un fond de division alimentée par les rivalités de tous ordres, cette campagne aura surtout été l’occasion pour les uns et les autres de démontrer leur poids électoral ou de mettre à nu l’insignifiance de leurs adversaires au sein du parti de l’Etat. 

Tous les coups étaient permis ; achats de consciences et de pièces d’identités, instrumentalisation du sentiment tribal allant jusqu’à l’inscription sur le registre de ces adhésions, un grand nombre de personnes membres d’autres partis politiques, y compris de l’opposition.

Cette nouvelle forme de spéculation, qui a vite pris les allures d’un recensement a vocation électorale pour ne pas dire d’un recensement général de la population aurait pu, si des ordres n’avaient pas été donnés pour l’arrêter, faire doubler par l’UPR, le cap du nombre total de nos électeurs actuellement inscrits sur le fichier électoral, soit un peu plus de 1 300 000.

Le chiffre de 800 000 que vous évoquez et qui aurait été amplement dépassé pour atteindre 1 150 0 00 est suffisamment édifiant sur la crédibilité de cette opération, dans un pays de moins de 4 millions d’habitants. A titre de comparaison, ce chiffre dépasse très largement celui des adhérents du parti FLN en Algérie dont la population dépasse les 42 millions.

Exceptée la période de transition 2005 - 2007, la désignation des organes de surveillance des élections, principalement la CENI n’a pas été le fruit d’un consensus entre l’ensemble des acteurs politiques. Celle de 2018 dont on attend sous peu la désignation par une commission composée de la majorité présidentielle et l’opposition dialoguiste pourrait-elle y échapper ?

Le modèle de notre CENI actuelle et le mode opératoire devant présider à la nomination de ses membres proposés par des partis politiques de la majorité et de l’opposition ne m’inspirent qu’une confiance limitée. Ce partage du gâteau porte en lui les germes de la division et du blocage électoral dont on connait les possibles conséquences, vécues dans d’autres pays frères. 

En tout état de cause, j’estime qu’entre tous les critères définis par la loi portant institution de cet organe indépendant, la seule qualité du libre arbitre des hommes et des femmes qui la composeront sera déterminante.

En tant qu’ancien président de la CENI en 2005 – 2007, quelle conseils pourriez-vous donnez aux 11 sages qui seront désignés pour superviser les prochaines élections? 

Il n’est pas évident qu’ils en aient besoin comme je n’ai pas la prétention de pouvoir donner des conseils et encore moins des leçons à des sages. Mais permettez-moi de vous dire que l’accomplissement d’une telle mission n’a pas besoin que de sages. 

La CENI que j’ai eu l’honneur de présider en comportait un bon nombre, comme Abdallahi Ould Cheikh, Thierno Fall (que Dieu les accueille dans son vaste paradis), Baro Abdoulaye, Ely Ould Allaf entre autres dont les connaissances, l’expérience professionnelle et les qualités humaines ont dû se conjuguer avec la compétence, le dynamisme et le dévouement d’autres collègues plus jeunes et pour certains beaucoup plus jeunes pour nous permettre, grâce à Dieu, d’assurer notre part de la réussite du long et complexe processus électoral qui s’est déroulé sur une période de 18 mois ; de novembre 2005 à avril 2007.

Mais je me permettrai, peut-être, pour répondre à votre question, de répéter aux frères et sœurs de la future CENI, ce que j’avais dit un jour à un éminent membre de celle, sortante, qui m’avait fait l’amitié de me poser la même question. 

Je me souviens lui avoir dit, sans savoir à l’époque qu’elle était déjà inventée avant moi cette formule utilisée par Robert Badinter s’adressant à François Mitterrand qui venait de le nommer Président du Conseil Constitutionnel : « Mitterrand mon ami, merci de me nommer Président du conseil constitutionnel mais sachez que dès cet instant, envers vous, j’ai un devoir d’ingratitude. » C’est donc ce même devoir que je conseille à nos futurs membres de la CENI d’avoir envers celui ou ceux qui les ont proposés à cette nomination. Il y va de l’intérêt du pays et de la dignité personnelle de ces hommes et femmes.

Après avoir semble-t-il clos définitivement le débat sur le 3e mandat, le président Aziz a annoncé qu’il soutiendrait un candidat à la prochaine présidentielle. Que pensez-vous de cette déclaration ?

Je crois que n’eût été sa deuxième casquette (en fait la première), celle de général, le Président Aziz, qui en a le droit, aurait pu soutenir un futur postulant aux élections de 2019 sans que cela soit perçu comme un avantage déterminant ou qui fausse les règles du jeu, en faveur de ce candidat.

Mais avec cette double casquette, il aurait été beaucoup plus sain, pour permettre à la démocratie de s’exercer réellement, que le Président se mette plus ou moins à équidistance de tous les candidats. Ce n’est visiblement pas l’option qui se profile à l’horizon.

Les noms de Cheikh Ould Baya, officier à la retraite et actuel maire de Zouerate et le chef d’état-major des armées, le général Ghazwani qui fera valoir ses droits à la retraite à la fin de cette année sont cités par les dauphins potentiels. Le nom de l’ancien PM, Moulaye Ould Mohamed Lagdhaf est également cité. 

Pour sa part, Ould Abdel Aziz s’installerait à la tête d’un UPR redynamisé et contrôlerait l’essentiel du pouvoir. Ce scénario vous paraît-il réalisable ? L’opposition démocratique raterait-elle encore l’alternance pacifique par les urnes?
Jusqu’au moment ou nous parlons, les forces de l’opposition tardent à se rassembler pour constituer l’indispensable front à opposer aux candidats et listes du pouvoir à l’occasion des prochaines élections législatives, municipales et régionales dont l’issue déterminera ses chances de pouvoir ou non concrétiser l’alternance en 2019. 

Quant à la reconstruction de l’UPR et sa transformation en forteresse à partir de laquelle le futur ancien Président continuerait à tirer les ficelles à travers le Medvedev qu’il aura retenu, je préfère attendre la fin du chantier en cours et voir les premiers locataires du futur édifice, pour essayer de comprendre.

En tant qu’ancien officier de l’armée, quelle appréciation vous faites de l’engagement de notre pays au sein du G5 Sahel dont la Mauritanie abrite le siège ? 

De par sa position géopolitique et notamment sa double appartenance aux deux mondes magrébin et subsaharien, notre pays, qui abrite le siège de cette organisation sous-régionale, a vocation à jouer un rôle moteur non seulement dans la lutte contre le terrorisme qui constitue, pour le moment, un défi majeur au niveau mondial et sous-régional mais aussi dans la problématique interdépendante du développement économique dans cet espace sahélien.

Rompues aux méthodes de combat dans le désert et aux actions antiguérillas, nos unités sont particulièrement familières des zones frontalières entre notre pays et le Mali où elles ont déjà été engagées à plusieurs reprises. Cette expérience peut être utilement partagée avec les autres.

Contrairement aux autres pays du G5 Sahel, la Mauritanie est à l’abri des attaques Jihadistes qui font des victimes au Mali, au Burkina, au Niger et au Tchad. Parce que nos forces de défense et de sécurité, désormais bien équipées ont réussi à protéger nos frontières et nos populations. Le mérite en revient-il au pouvoir d’Ould Abdel Aziz ou à l’accord avec AQMI ?

Je note avec vous , pour en louer Dieu, qu’il n’y a pas eu d’attaques terroristes sur notre territoire depuis quelques années, contrairement à la situation qui prévaut dans les autres pays de la sous-région mais je suis totalement incapable d’affirmer l’existence du fameux accord que vous évoquez pour lui attribuer un quelconque mérite dans cette mise à l’abri des attaques jihadistes.

Sur un autre plan, on doit reconnaitre les améliorations louables des équipements dont nos forces armées ont bénéficié ces dernières années, même si, dans un pays aussi ouvert et aussi vaste que le nôtre, aucun dispositif de sécurité ne peut, à lui seul, prémunir durablement des incursions des groupes terroristes. Pourvu que ça dure. 

Propos recueillis par DL et AOC 

 

Le Calame